Yann Le Masson, cinéaste au long cours

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L’œil vif et moqueur, une silhouette petite et rablée, la clope au coin du bec (des roulées), une démarche chaloupée , des mains d’étrangleur : incontestablement Yann Le Masson a une allure et une « gueule ». Surtout, ce Brestois né à « Brest même » (le 27 juin 1930, à 21h15 aime-t-il à préciser), ce Brestois donc, possède un solide talent d’opérateur et de cinéaste, talent apprécié et recherché au sein du cinéma français.

Comme beaucoup de fils d’officiers de Marine, Yann Le Masson passe sa jeunesse dans différents ports, au gré des affectations de son père (rigide et d’extrême droite) : Brest, Vannes, Toulon, Dakar. Après de solides études mathématiques puis d’ingénieur électricien, il entre à l’Ecole de cinéma de la rue de Vaugirard, avant l’IDHEC dont il ressort avec une formation et un diplôme de chef-opérateur de courts métrages, en 1955. Mais comme tous les jeunes gens de sa génération, Le Masson est rattrapé par la guerre d’Algérie. Et il s’enfonce dedans, tête la première et pieds devant, comme officier parachutiste, d’août 1955 à avril 1958. Et comme beaucoup de cinéastes militants de sa génération, l’Algérie et la guerre ne le quittèrent jamais tout à fait. Au sortir du conflit, traumatisé, Yann Le Masson se promet de protester par les moyens de son art contre les guerres coloniales et d’aider concrètement le FLN algérien – ce qu’il fit efficacement, entre autres en transportant des armes dans le faux plancher d’une caravane familiale.

Ainsi, Le Masson signe la belle image d’un court métrage du cinéaste marseillais Paul Carpita, La récréation (1959), film humaniste évoquant les sacrifices inutiles de la guerre coloniale. En 1961, comme réalisateur cette fois, Yann Le Masson tourne en Tunisie avec Olga Poliakof, J’ai 8 ans, émouvant et efficace réquisitoire, simplement constitué de dessins d’enfants algériens réfugiés qui témoignent en off des exactions de l’armée française. J’ai 8 ans fut interdit durant dix ans sur le territoire national… Mais le colonialisme français fut encore l’une de ses cibles, à La Réunion cette fois : Sucre amer (1962), lui aussi, fut interdit pendant dix ans en France.

Parallèlement à ces activités et créations militantes, Le Masson continua une prolixe carrière d’opérateur, signant des images aussi bien pour des courts métrages, des films publicitaires et des films d’entreprise que pour des longs métrages ou l’ORTF. En 1962, aux côtés de Pierre Lhomme, il compose la très belle photo du Combat dans l’île d’Alain Cavalier ; en 1968, c’est pour la Columbia Films qu’il prend les images de Castle keep de Sydney Pollack (avec Burt Lancaster)… Et Serge Gainsbourg (rencontré en 1969 avec Jane Birkin sur le tournage de Cannabis) s’appuie à deux reprises sur son talent de chef-opérateur : en 1975 pour Je t’aime moi non plus, en 1983 pour Equateur.

Bien sûr, Le Masson fait partie de l’aventure de l’UPCB. A partir de 1968, son engagement politique se radicalise plus encore et il entame un long compagnonnage au sein de courants maoïstes. Après avoir filmé l’enterrement des morts du métro Charonne en 1962, il enregistre celui du jeune militant Gilles Tautin en 1968 avec une caméra prétée par Marin Karmitz. En 1971, au Japon, (outre un petit trafic de cannabis qui lui permet de subsister), Yann Le Masson réalise avec Bénie Deswarte Kashima Paradise (sur un commentaire de Chris. Marker), film militant qui contient, malgré quelques pesantes affirmations politiques, des plans et des séquences d’une beauté époustouflante. L’époque était à la contestation : Kashima Paradise, long pamphlet anti-impérialiste émaillé de remarques ethnologiques, après avoir été présenté en 1974 au festival de Cannes, fut sélectionné en 1975 pour la cérémonie des Oscars… Militant également aux côtés du mouvement féministe, Yann Le Masson filme à plusieurs reprises les combats du MLAC (Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception) et réalise dans ce cadre un beau documentaire, Regarde, elle a les yeux grand ouvert (198O), œuvre qui semble clore la faste période du cinéma militant en France.

Sans renoncer totalement à la carrière cinématographique ni à l’enseignement, c’est d’ailleurs à cette date que Le Masson décide de passer ses brevets de capitaine et mécanicien professionnel pour le transport fluvial. Entre 1980 et 1993, sur le bateau Nistader 2 (« type Freycinet de 39 mètres », aime-t-il à préciser), Yann Le Masson exerce le métier de transporteur fluvial en Europe. C’est également sur sa péniche – amarrée près d’Avignon – que celui qu’on a du mal à imaginer autrement que hantant un roman de Mac Orlan, a découvert, comme par miracle, un tas de films qu’une main anonyme avait déposé sur son ponton. Il s’agissait là des bandes qu’il avait lui-même réalisées juste à la fin de la guerre d’Algérie et dans lesquelles des militantes algériennes, sortant de la prison de Rennes, confiaient leurs rêves et leurs espoirs. Curieusement – peut-être symboliquement – le son de ces films a été perdu. Yann Le Masson cherche aujourd’hui à redonner la parole à ces femmes – ainsi qu’une histoire. Aux loups de mer, cinéastes et militants, il arrive de curieuses aventures…

Tangui Perron

Cet article a été publié sur Périphérie. Nous le reproduisons ici avec l’aimable autorisation de Tanguy Perron