Sur la route du Doc…

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Cette année, quelle belle récompense, mon dernier film a été très demandé. Pas moins de 16 projections pour ce mois du doc ! L’histoire du docteur Yoyo, médecin bulgare d’origine congolaise, et de son installation dans une petite commune du Finistère, a interpellé les programmateurs du territoire. Le milieu rural a envie de parler de ses problèmes de désertification….et me voilà partie pour un road trip de 2 000 km, deux semaines de balade, dormir à l’hôtel ou chez des gens que je viens à peine de rencontrer, me perdre dans la nuit de novembre et les chemins creux du Centre-Bretagne…mais qu’est-ce que je suis venue faire dans cette galère ?

Si j’avais encore besoin d’avoir de bonnes raisons de faire ces projections publiques, je les ai trouvées à Brasparts, petite commune du Centre Bretagne, qui organisait le mois du doc pour la première fois. Les bénévoles de la petite bibliothèque municipale sont nerveux. Pour payer les frais de la projection et de ma venue, ils ont organisé un café-gâteaux payant après le film, faute de budget. Un drap fait office d’écran sur le mur de la salle municipale. Pour faire baisser le stress ambiant, les femmes du village comparent et mettent en place leur création chocolatée ou leur far aux pruneaux. Pile à l’heure dite, 70 personnes s’installent sur les chaises en plastique. Le maire de Lopérec, personnage majeur du film, est venu en voisin. Je lui ai laissé ma place pour deux projections que je ne pouvais pas accompagner dans le Finistère : il me raconte et a l’air ravi de l’expérience, qui met en valeur son travail. Le silence se fait dans la salle, public mélangé et local. Pour beaucoup, c’est la toute première fois qu’ils voient un documentaire en salles. Pendant le film, tout le monde est très attentif, ça rigole aussi pas mal. Puis débat passionnant, chaleureux, on parle autant du doc que du sujet, et ça dure une heure et demie.

Après la discussion publique, un homme m’interpelle : « mais c’est quand même pas votre métier de faire des films comme ça ? » Ah mais si…et me voilà repartie en aparté sur la fabrique de l’image, le financement complexe d’un film de télévision…et ce qu’est un documentaire. Au fil des débats, je prends conscience que beaucoup de gens pensent qu’on tourne dans l’ordre des plans. D’autres que les « vraies personnes » qui sont filmées agissent comme des acteurs, qu’elles sont peut-être même payées ! Que l’on décide de faire des films comme ça, sur nos envies propres, et qu’on les vend après. Ou que l’on pratique cela comme un loisir après notre vrai travail ! Je démens, explique et décortique comment se fabrique ces images, pourquoi le documentaire propose un autre regard, qui prend son temps. Mais qui est long et compliqué à forger. La soirée est réussie, tout le monde est ravi à Brasparts et veut recommencer l’année prochaine. Le film existe en lui-même, mais il est aussi un bon support d’échange culturel, de débat citoyen, je pars des Monts d’Arrée comblée…

Des rencontres comme celle-là, il y en a eu presque tout le temps, même si l’énergie des salles est différente à chaque fois. A Landerneau, 130 spectateurs d’un coup dans la médiathèque P.J. Hélias. A Vannes, il faut organiser deux projections et deux débats à la suite, tellement il y a de monde à jouer des coudes dans le Café de Trussac. A Plouégat-Guerand, 1000 habitants, près de Morlaix, petits plats dans les grands, belle écoute et ambiance chaleureuse pour un premier mois du doc. J’ai à cœur de réussir cette expérience très particulière qui consiste à projeter du documentaire, quand elle est nouvelle pour les organisateurs. Ils ont une tâche complexe : il faut à la fois maîtriser la technique de projection, la communication pour faire venir du monde, et animer un débat: des savoir-faire multiples, très différents ! Je passe d’une salle polyvalente à une médiathèque ou à un café, puis par la case prison, où me rejoint le producteur du film, ravi. Mais il n’a pas de chance ce jour-là : trois spectateurs seulement, dont un qui part en plein milieu de la projection ! Regret que cette diffusion en milieu carcéral ne soit pas mieux accompagnée et préparée. Au bout de la huitième projection, la fatigue commence à se faire sentir, mon lit et ma famille me manquent, je ne supporte plus mon film, j’ai l’impression de radoter complètement. Mais bon, les gens en face n’ont pas l’air de s’en apercevoir !

Me revient en mémoire une discussion avec un responsable de télévision, un peu condescendant avec le mois du doc et les diffusions culturelles en général : « nous touchons tellement plus de gens avec une seule diffusion TV, tu ne peux pas comparer ! » C’est vrai, 40 spectateurs ou 100 000, il n’y a pas photo…mais les choses ne se vivent pas de la même manière. Souvent les spectateurs disent : « Ce n’est pas le même film qu’à la télé ! ». Pourtant si. Mais du média impersonnel, nous passons à quelque chose de vivant, à du grand écran partagé. Par le débat, nous contribuons à former le regard des spectateurs et des médiateurs culturels. A Lanester, j’apprends que la médiathèque a 6 de mes films dans leurs rayons. Ce relais des prescripteurs que sont les bibliothécaires, souvent passionnés, cette relation privilégiée avec le spectateur nous sont précieux, pour que le documentaire vive et soit bien diffusé sur le long terme.

Alors, bien sûr, il y a encore des soucis techniques, beaucoup de projectionnistes, même des techniciens professionnels, confondent 16/9ème et 4/3. L’image dvd est parfois bien moche, ou carrément déréglée. A chaque fois, j’insiste pour vérifier le tout, certains le prennent mal mais changent d’avis quand ils comprennent ce qu’est une image anamorphosée. La sono grésille, ou sature, l’animateur n’anime pas, et me plante seule devant la salle ! Pas très grave. On fait avec, on s’explique après coup. On avance. Depuis ses débuts, le mois du doc a bien évolué, surtout en Bretagne. Nulle part ailleurs il n’y a une telle appétence pour ce genre. Pour nos films, se remplissent les cafés de campagne, les salles polyvalentes, les médiathèques ou les cinémas. Bravo à tous ceux qui l’organisent, c’est le record d’affluence en France. Et ça marche bien ici aussi parce qu’il y a un tissu de professionnels en Région, réalisateurs et producteurs, ce n’est pas le cas partout.

Moi aussi, ces projections me font évoluer. Au départ, j’étais timide, terrifiée. Pas l’habitude de parler en public, je préférais rester derrière ma caméra. Aujourd’hui je ne laisserais ma place pour rien au monde ! Plaisir du partage, de l’écoute. Et surtout j’y trouve le sens même de mon métier, dans cette relation directe au spectateur. Ca c’est du circuit court qui a du sens ! Il ne s’agit pas seulement de gagner ma vie, ni de faire plaisir à tel ou tel commanditaire. Il s’agit de faire des films qui interrogent notre monde, ouvrent des pistes de réflexion. Dans le stress de ce métier, je l’oublie parfois. Puis je le retrouve dans ces rencontres, je « sens » la salle et ses mouvements intimes, ses réactions. La toute première fois, cela a même été une révélation. Ah, ais-je pensé, mais c’est pour eux que je travaille !

Alors, est-ce bien normal de proposer des entrées gratuites pour voir les documentaires ? C’est le cas pour le mois du doc et dans la plupart des diffusions culturelles, sauf dans les cinémas. Ne pas payer peut accréditer le manque de « valeur » attribué à ce genre de la création audiovisuelle, qui souffre toujours de l’ombre portée de la fiction. Même si je n’ai en aucun cas la prétention d’être une artiste. Pourquoi ne pas demander au spectateur son obole, même modique ? L’économie de ce genre relève des bouts de ficelle, et l’économie de ces projections aussi. Et ça serait tellement bien de pouvoir être payé à la hauteur du temps passé ! Je touche un forfait de 50 euros par rencontre, soit moins qu’un smic à l’heure, pas grand chose si l’on considère l’énergie que cela demande. Pour les droits de diffusion, le producteur touche lui 100 euros par projection. Il me semblerait plus logique que l’on fasse plutôt l’inverse ! Et pour l’auteur, pas d’heure comptabilisée pour l’intermittence, pas de salaire. Pourtant, je le fais, parce que cela a du sens. Parce que la plupart de mes films touchent des subventions publiques régionales, et que redonner mon travail aux gens de ce territoire breton est une obligation morale.

Cette réflexion sur la juste rémunération de l’auteur est déjà bien présente dans la tête des associations qui gèrent le mois du doc ici : Comptoir du Doc, Daoulagad Breizh et Double Vue. Surtout dans un contexte croissant de précarisation. L’association Addoc à Paris, qui représente les auteurs et réalisateurs, lance également une étude sur le sujet. Car au niveau national, le problème est aussi posé, et rares sont les réalisateurs qui sont payés pour leur participation. Ci-joint vous trouverez également le témoignage de Pascal Cling, réalisateur, écrit en contribution à une étude de la SRF il y a deux ans. Le chantier qui s’ouvre en 2012, au sein de la Région Bretagne sur la diffusion culturelle, nous donnera sans doute l’occasion d’en reparler.

De mon côté, j’arrive au bout de ce marathon de novembre, fatiguée, mais comblée. La tête pleine d’encouragements, de souvenirs chaleureux, d’une grande satisfaction…car notre travail est fait pour une seule chose : être vu ! A la télévision, en priorité, mais aussi ailleurs…alors vive le mois du doc !

Brigitte Chevet, réalisatrice

Photo: Le Dr Yoyo à Lopérec devant son cabinet, le personnage principal du film.

NB 1: le film « Dr Yoyo » a été produit par Mano a Mano avec France 3 Ouest et La case de l’Oncle Doc, avec l’aide de la Procirep et de la Région Bretagne.

NB 2: Cette 12ème édition du mois du doc a été succès puisque l’on comptabilise une augmentation de 18,74% du nombre de structures participantes, soit 1 451 lieux (1 222 en 2010). Ces structures sont :
530 bibliothèques
256 salles de cinéma
254 structures culturelles
168 collectivités territoriales
36 Centres culturels français et Alliances françaises
96 établissements éducatifs
81 associations pour la diffusion du cinéma documentaire
30 structures sociales
Elles ont mis en place 2 828 séances de plus de 1 500 films différents. En Bretagne, on compte cette année 300 projections, c’est la région qui participe le plus derrière l’Ile de France.

Cet article est reproduit avec l’aimable autorisation de Brigitte Chevet. Il a déjà été publié le 17 décembre 2011 sur www.filmsenbretagne.com